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Internet, l’autoroute de la désinformation ? (CNRS le journal)

Fake news et manipulations de l’opinion ont-elles vraiment fait d’Internet une autoroute de la désinformation ? Plusieurs études offrent un tableau plus nuancé.

[…] Une « prime » à l’émotion et à la controverse

« Plus un utilisateur passe de temps sur une plateforme, plus celle-ci a des occasions d’afficher des encarts publicitaires et plus ses recettes augmentent, renchérit Antonio Casilli, professeur de sociologie à Télécom Paris et membre de l’Institut interdisciplinaire de l’innovation [unité mixte CNRS/Mines/Polytechnique/Télécom Paris].

Or, les algorithmes qui déterminent le fil d’information de chaque utilisateur sont optimisés pour mettre en avant des messages percutants et provoquant des réactions émotionnelles fortes. Une sorte de “prime” à lémotion et à la controverse, laquelle incite l’utilisateur à prolonger sa connexion. C’est pourquoi les fake news les plus outrancières bénéficient dune large diffusion. » Si les plateformes s’enrichissent, ce n’est pas le cas de tout le monde : « Selon une étude conduite en 20193, le coût des fake news en termes de pertes boursières, de risques pour la santé publique, d’atteinte à l’image des marques et de dépenses de campagnes électorales est estimé à 78 milliards de dollars… », indique le chercheur.

Pour opérer, divers stratagèmes sont utilisés par des officines gouvernementales, des partis politiques, des groupes activistes, des requins des affaires et autres malins génies numériques.[…]

« De telles entreprises, spécialisées dans la communication agressive, recourent à des bataillons d’opérateurs pour déverser des propos fallacieux sur les réseaux sociaux, commente Antonio Casilli. Ces petites mains invisibles, payées à la pièce, à peine quelques centimes par message, sont majoritairement installées dans les pays émergents ou à faibles revenus. Les fausses informations ainsi produites peuvent ensuite être relayées par des comptes semi-automatisés (bots) capables d’interagir avec des personnes réelles. Ces programmes qui tweetent à haute fréquence, jour et nuit, notamment vers des comptes influents, amplifient la diffusion de fake news. »

[…] Régulation des réseaux et démocratie

« En inondant les réseaux sociaux de faux comptes, un donneur d’ordres et quelques sous-traitants font croire à un vaste mouvement citoyen venu de la base, explique Antonio Casilli. C’est ainsi que les architectes de la stratégie Internet d’Éric Zemmour, en s’appuyant sur un nombre limité de comptes Twitter (« Les profs avec Zemmour », « les entrepreneurs avec Zemmour », « les militaires avec Zemmour »…), ont réussi à afficher si souvent le polémiste parmi les sujets tendances de Twitter, créant l’illusion d’un ralliement de la société civile à ses idées ».

[…] Les efforts d’autorégulation déployés par les géants des réseaux sociaux laissent dubitatifs. « Leur cœur de métier est de réaliser des profits, pas de faire de la modération de contenu qui pourrait mettre leur croissance en danger… », rappelle Antonio Casilli.

[…] Rendre le clic plus contraignant

Que la viralité des infox, leur quantité et leur effet pernicieux soient surestimés ou non, tout le monde s’accorde sur un point : il faut lutter. Une stratégie propose de rendre plus contraignant le partage de message. […] « Mais la mise en place d’une telle mesure paraît difficile, réagit Antonio Casilli. Les géants de la tech, de Facebook à Amazon, s’efforcent justement depuis 2010 de généraliser la démarche opposée, celle du partage d’information “en un clic” ou “sans accroc”. » […]

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